Comment la lecture permet-elle permet-elle le passage à l’écriture ? Le colloque qui s’est tenu les 18 et 19 décembre 2008 à l’université Saint-Joseph de Beyrouth a envisagé la question sous plusieurs angles.

Colloque Beyrouth1

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Trois discours ont ouvert ces deux jours d’échanges : tout d’abord l’écrivain et Professeur Charif Majdalani, puis le Doyen de la Faculté des lettres et sciences humaines  Jarjoura Hardane, enfin le Recteur de l’Université Saint-Joseph le Père René Chamussy.

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L’évocation du report imposé par les événements violents de mai 2008, le souhait de ne pas voir la recherche en littérature soumise à des impératifs de résultats forcément illusoires ont témoigné de la hauteur de vue de nos hôtes libanais.

SEANCE 1

Sophie Rabaud (Paris 3) et Marc Escola (Paris 8) ont soutenu théoriquement la possibilité d’envisager des textes possibles à partir de ce que la postérité à figé. Ou comment réécrire le Misanthrope… en plus moliéresque, en plus drôle!

Théorie des textes possibles : commentaire & réécriture.

“Notre double intervention, qui fera état des recherches menées dans les séminaires tenus ces dernières années à l’USJ (sur Manon Lescaut, l’épisode de Circé dans LOdyssée, Le Misanthrope) proposera une réflexion théorique sur la notion de variante, en tentant de promouvoir de nouveaux gestes critiques, et peut-être une nouvelle façon d’écrire sur la littérature qui conjugue au plus près interventions hypertextuelles et pratique métatextuelle : commenter en récrivant, récrire pour commenter, et dans les deux cas, délivrer dans la lettre fixe du texte réel un éventail de textes possibles.

Marc, Charif, Sophie

SEANCE 2

Les programmes de français ont introduit en 2001, et comme nouvel exercice au baccalauréat, l’écriture d’invention. Il rompait justement avec la “culture du commentaire”, dont j’ai voulu retracer rapidement ici l’histoire. On n’a en effet pas toujours écrit des “analyses de texte”, et l’exercice de “l’amplification”, hérité du latin, consistait bien au contraire à développer un argumentaire donné (avec une dimension rhétorique, par un travail sur l’elocutio, et morale aussi, il fallait défendre des idées de dévouement aux autres ou à sa patrie par exemple).

L’écriture d’invention devait permettre de répondre aux regrets de Gérard Genette qui, en 1966, déplorait : “la littérature a cessé d’être un modèle pour devenir un objet”. Prenant l’exemple de la poésie, et du recueil Alcools d’Apollinaire (1913), c’est ce que j’ai essayé de brièvement illustrer. Oui il est possible d’écrire à partir de poésie sans viser à l’écriture poétique, pleinement, mais à une étude poétique aussi pertinente et légitime que celle du commentaire ou de la dissertation.

Gisèle Mourad, Professeur de Lettres et responsable d’un réseau de classes de français, a présenté ce qu’on peut rencontrer comme obstacle à cette écriture d’invention, du point de vue de la didactique des apprenants.

Réécrire l’argumentation : de l’aptitude scripturale à la formation citoyenne

“L’écriture argumentative continue à se tailler une place de choix dans les Ecrits d’invention du lycée. Il importe plus que jamais de maîtriser l’argumentation et l’art qui en traite, la rhétorique. D’autant plus que cette dernière, par- delà un savoir-faire scriptural, fonde un art d’être au monde et avec autrui.”

SEANCE 3

Faire lire pour écrire, cela se pratique aussi dans les marges académiques des ateliers d’écriture.

Georgia Makhlouf, écrivain, animatrice de tels ateliers d’écriture, livre sa réflexion sur les démarches possibles, et les complicités qui se créent ainsi entre un texte et un écrivant, pas forcément écrivain.

Lire et se lire pour écrire : l’apport des ateliers d’écriture

“Cette intervention se propose de montrer de quelle(s) manière(s) l’atelier d’écriture articule lecture et écriture qui sont comme les deux faces d’une même réalité. Que ce soit à travers la notion d’intertextualité, celle de contrainte chère aux oulipiens ou par le fonctionnement même de la « proposition » qui vise à mettre l’écriture en mouvement à partir d’un texte (ou de plusieurs textes mis en relation) posé(s) là comme une ouverture, une invitation au voyage, un appel à la créativité. Elle montrera également comment la pratique de l’atelier transforme les façons de lire et de se lire.”

Liliane Sweydane, Professeur à l’Université libanaise, développe un vibrant plaidoyer de ces ateliers d’écriture. A la fois dans son expérience avec les étudiants, et dans ce que François Bon parvient à obtenir de ceux dont la parole personnelle semble avoir été trop longtemps spoliée (en prison par exemple).

Des Ateliers d’écriture pour tous: un pari novateur.

L’exemple de François Bon

“Réflexions sur une expérience personnelle : les ateliers d’écriture à l’université, et un coup de coeur : les oeuvres de l’écrivain François Bon, fruit des ateliers qu’il a animés avec des personnes en situation précaire ou encore à l’intérieur d’une prison.

Quelles sont les démarches et enjeux de ces Ateliers a priori si différents, et quel rapport à la littérature et à son enseignement en résulte?”

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SEANCE 4

Alexandre Gefen, fondateur du site Fabula, chercheur en littérature (Bordeaux 3), montre deux versants de la littérature ouverte vers le lecteur. Théoriquement, il dresse un bilan de cette notion d’“oeuvre ouverte” (Eco), typique d’une certaine modernité. Sur la Toile, il analyse aussi quelques exemples de ce qui se fait en matière d’écriture appuyée sur l’intervention de contributeurs volontaires.

L’oeuvre ouverte : archéologie et actualité d’un rêve théorique

“Cette intervention portera sur la genèse de la notion « oeuvre ouverte » (Eco) ou d’oeuvre « scriptible » (Barthes) et tentera d’en cartographier les différentes formulations dans le champ contemporain : de l’incomplétude herméneutique des récits post-modernes aux oeuvres combinatoire ou aux romans hypertextes où lecteur et écrivain échangent leurs rôles”.

Mireille Issa, Professeur Assistant à l’Université Saint-Esprit de Kaslik, s’attache à l’intertextualité complexe de Montaigne dans les Essais. Elle fait apparaître la logique qui organise ainsi l’appui des citations.

Le réécriture du patrimoine gréco-latin dans les Essais de Montaigne

“Si la dynamique de l’Humanisme amorcée dès le XIVe siècle prescrit le retour enthousiaste des belles-lettres à l’Antiquité, la monumentale oeuvre de Montaigne contribue de son côté à transformer le puisé rhétorique en nouvelle tradition. Mon intervention consistera d’abord à expliquer comment se fait l’adaptation de l’antiquité littéraire dans un contexte humaniste du XVIe siècle, à en évaluer l’ampleur, à pouvoir dégager, si possible, «une structure argumentative» propre à Montaigne, et à commenter notamment les moyens que ce dernier préconise en pédagogue, pour une meilleure intelligence des sensibilités universelles véhiculées par l’antique patrimoine.”

C’est au tour de Nayla Tamraz, Professeur à l’université Saint-Joseph et jeune Chef du Département de littérature française, d’étendre l’intertexualité (toujours au coeur de ces échanges entre lecture et écriture) au domaine de l’image. Elle le fait en introduisant le concept d’interpicturalité, qu’elle a défini pour comprendre l’usage que fait Proust des divers tableaux de la Recherche.

Pour une poétique de l’interpicturalité

“L’ « ut pictura poesis » d’Horace orientera ce propos qui voudrait revenir sur la tradition rhétorique de l’imitation définie par Aristote comme une tendance nouvelle favorisant l’apprentissage, pour l’étendre au domaine de l’écriture, mais également de la peinture, de telle sorte que « la peinture comme l’écriture » auraient pour vocation d’imiter le monde et ses multiples représentations (livres et tableaux). Il s’agira de montrer alors comment, par un effet de transitivité, l’écriture se trouve aussi amenée à imiter la peinture, ce dont témoigne notamment l’exercice de l’ekphrasis. Cette communication aura donc pour objet de faire le point sur une rhétorique de l’image dont on verrait les effets sur le texte, et de définir, en se servant des concepts opératoires de l’intertextualité, une « interpicturalité » servant de fondement à l’écriture d’invention.”

SEANCE  5

Sophie Rabaud a posé, dans cette dernière séance, des questions essentielles à trois écrivains à propos de la pratique “professionnelle” des lectures. Lit-on en écrivant? Un modèle indépassable, comme Homère pour les Anciens, suscite-t-il une émulation stimulante ou écrase-t-il, au risque de tuer même l’envie d’écrire? Charif Majdalani a raconté avec beaucoup d’humour comment un livre qu’il n’avait jamais lu (Absalon, Absalon! de Faulkner) avait effectivement influencé son écriture. Le compagnonnage avec d’autres écrivains, pendant l’écriture d’un roman, décrit par Rachid el Daïf était plein de finesse. Georgia Makhlouf a répondu par un texte de Roland Barthes, dont l’attention au détail, “choisissant la sensation plutôt que l’émotion” (qu’elle provoque alors paradoxalement à la lecture), lui a ouvert un monde possible : précisément celui de son livre Eclats de mémoire, Beyrouth, fragments d’enfance.

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L’hospitalité orientale légendaire, la chaleur humaine, la gentillesse des beyrouthins – et ce climat si spécial que des décennies de troubles, (de guerres), ont contribué à instiller dans la vie la plus quotidienne – :  cela ne s’oublie pas.

Merci ktir spécialement à Nayla et Charif Majdalani, et Nayla Tamraz !

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