Au risque du cinéma

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Faire penser “au risque du cinéma”, voilà un bon exercice mental (et esthétique) de littérature comparée.

FESTEN (1998) de Thomas Vinterberg et ŒDIPE  ROI de Sophocle (-V)

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L’article de Wikipédia consacré au film rend hommage aux petits travaux qui suivent…

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Pour les 60 ans d’Helge Klingenfelt, riche homme d’affaire danois, une réception est donnée au manoir familial. Cependant, cette cérémonie qui promettait d’être grandiose et luxueuse va rapidement tourner court lorsque son fils va dévoiler un secret de famille, tu depuis plus de vingt ans… Ce film qui présente d’une manière originale un thème peu souvent abordé au cinéma, celui de l’inceste, alliant humour et drame, acquiert une résonance particulière lorsqu’on le confronte à un mythe intemporel : le mythe d’Œdipe. En effet, outre le thème général de l’inceste, de nombreuses similitudes les rapprochent, en ce qui concerne la révélation d’un lourd secret de famille, le poids du hasard et du destin, mais aussi les personnages et leurs comportements.

Premièrement, la trame du film Festen est avant tout fondée sur un secret de famille, oppressant mais irrévélable : Helge violait sa progéniture. Dans le mythe d’Œdipe, l’histoire est quelque peu différente puisque l’inceste et le parricide sont davantage la conséquence que l’origine du secret, et il semble que les personnages principaux restent dans l’ignorance jusqu’à la fin. Quoi qu’il en soit, il est intéressant de constater que tous ceux qui connaissent la terrible vérité (les oracles et le berger dans le mythe d’Œdipe, les parents et leurs enfants dans Festen) ont adopté le même comportement, le refoulement, en vue semble-t-il de préserver la famille. Ainsi, tous les enfants valides des Klingenfelt ont fui rapidement le carcan familial ; l’aîné Christian est parti en France et donnait peu de nouvelles aux siens par exemple. Son attitude est alors proche de celle du berger qui, ayant pris conscience que Jocaste avait épousé son propre fils, décida de s’exiler loin de la cité. De plus, comme dans le mythe d’Œdipe, la révélation de la vérité se fait de manière erratique mais toujours en public : Christian dévoile brutalement les viols de son père lors du repas, se rétracte après avoir été récusé par les siens, puis retourne à la charge de façon encore plus virulente. Si nous pouvons accuser l’alcool pour expliquer ces revirements (d’ailleurs, Tirésias n’était-il pas franchement ivre dans la version de Lamaison lorsqu’il annonça la vérité à Œdipe ?), le personnage même de Christian est troublant ; là encore, comme Tirésias, il parait quelque peu dérangé mentalement et le spectateur préfère douter de la véracité de ses propos, d’autant plus que sa propre mère les réfute. Ainsi, le doute subsiste longtemps et disparaît totalement lors de l’ultime aveu des coupables : en public ils se dénoncent puis partent, seuls. La punition la plus terrible qui est affligée à Œdipe et Helge est l’isolement, loin des êtres que pourtant ils aimaient…

En ce qui concerne ce secret de famille, il semble que, comme dans Œdipe Roi, le hasard et le destin soient intervenus pour faire souffrir les enfants puis, vingt ans après, faire tomber les masques. En effet, il est troublant d’apprendre qu’Helge « tirait à la courte-paille » l’enfant dont il allait abuser en sortant de son bain. Le second fils Michael, qui n’a pas subi les attouchements paternels pour cause d’avoir été placé en internat, est donc le seul à avoir été, en quelque sorte, épargné par le hasard. Cependant, c’est encore le hasard qui va dévoiler la véritable personnalité du père, quand son fils lui demande de choisir entre deux discours ; on peut penser que si Helge avait choisit l’autre, rien ne se serait passé de la sorte. Ainsi, plutôt que de parler de hasard pouvons-nous penser que c’est le destin qui a puni Helge de ses méfaits comme il a châtié Œdipe de ses péchés, et que le bonheur d’Helge, malgré l’avertissement lancé par sa fille Linda, n’eut pour objectif que de le détruire encore plus profondément.

Les personnages de ces deux histoires possèdent donc des traits croisés, des caractères similaires et peuvent se confondre par leurs actions et comportements. Cependant, contrairement à ce que l’on peut penser au premier abord, le profil du père est difficile à cerner et ne peut pas être affilié directement au personnage d’Œdipe, mais plutôt à Laïos ; en effet, Œdipe commet ses crimes innocemment, alors que Laïos est celui qui a causé la malédiction sur sa famille. En outre, ce dernier a voulu faire tuer son fils à la naissance et la fille d’Helge s’est suicidée à cause de son père. Ces deux hommes vont également payer le prix d’un appétit sexuel immoral, puisque Laïos mourra sous les coups de son fils et Helge finira abandonné des siens. Cependant, le bouleversement dans la vie d’Helge n’est pas sans rappeler celui qu’a connu Œdipe ; lui qui est riche et populaire devient en une journée le dernier des hommes et est rejeté par ses proches et ses amis. Le statut des enfants est tout aussi intéressant puisque comme Œdipe, ce sont les véritables victimes de la malédiction venue du père. Cependant, contrairement à Œdipe  qui va pleinement vivre et connaitre les joies terrestres avant la découverte du secret, les enfants Klingenfelt (re)naissent et se libèrent d’un lourd carcan une fois leur père désavoué ; eux qui « n’étaient bons qu’à ça » -être violés- semblent ne pas avoir connu le bonheur. Quoi qu’il en soit, le personnage de la mère a sans ambigüité de grandes similitudes avec celui de Jocaste. Effectivement, la mère était consciente de la tragédie qui se déroulait sous leurs yeux et n’a rien fait pour l’en empêcher. Pis, comme Jocaste, la femme d’Helge a tenté de retenir la vérité jusqu’au bout et a n’a pas hésité à discréditer son fils en public pour qu’il stoppe ses révélations. Comme Jocaste, il semble que ce soit l’amour pour son mari qui l’ai poussée à se taire et à se rendre coupable de silence vis-à-vis de sa propre chair.

Ainsi, le réalisateur Thomas Vinterberg s’est offert quelques uns des meilleurs ingrédients pour réussir son film Festen, qui semblent tirés du mythe d’Œdipe et de la célèbre tragédie éponyme de Sophocle. Festen peut donc être interprété en rapport à ce mythe dans la mesure où le thème de l’inceste y est présenté à travers un destin au poids écrasant et des personnages aux caractères communs avec ceux d’Œdipe, et forme un secret de famille pas aussi bien enterré qu’il n’y parait.

Florian VIGNAL  (2009)

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Le film Festen de Thomas Vinterberg peut être interprété en rapport au mythe d’Œdipe sous de nombreux aspects. Il comporte en effet plusieurs similitudes avec ce dernier, que ce soit au niveau de la progression dramatique ou de la psychologie des personnages.

Tout d’abord, ce film est également une tragédie. Mais ce n’est pas tant dans le genre que plutôt dans la manière dont s’opère le renversement de situation que réside la plus forte similitude avec le mythe d’Œdipe. Le moment où l’on apprend la vérité sur le personnage concerné se situe dans les deux histoires lorsqu’il est justement au sommet de sa gloire, de son prestige. En effet, lorsque Œdipe apprend qu’il est lui-même le coupable qu’il recherchait avec tant d’acharnement, il est à l’apogée de sa puissance, au comble du bonheur, aimé par son peuple, sa femme et ses enfants, considéré presque comme un dieu par certains. Mais alors que tout semble lui réussir, on le découvre coupable du meurtre de son père et de relations incestueuses. Il en va de même pour Helge, cet époux et père de famille respectable, riche, ayant réussi à la fois sa vie professionnelle et familiale, ayant de nombreux amis. Il reçoit ainsi tous ceux qui l’entourent pour fêter son soixantième anniversaire. Tout semble lui sourire, et pourtant c’est bien cet homme là qui a commis des actes impardonnables sur ses propres enfants. Tout est ainsi mis en œuvre dans ces deux cas pour que la révélation de la vérité soit d’autant plus brutale et inattendue que le personnage est aimé et respecté. 

Ensuite, on peut remarquer également que la recherche de la vérité occupe une place prépondérante dans Festen tout comme dans le mythe d’Œdipe. On peut se demander ce qui se serait passé si la vérité n’avait pas été révélée. Si Œdipe n’avait pas été consulter l’oracle, les évènements se seraient-ils déroulés différemment? Et si Christian n’avait pas révélé devant tous les invités ce que leur père leur faisait subir à lui et sa sœur jumelle, cet homme aurait-il continué a vivre comme si de rien n’était? Dans les deux histoires, la vérité semble inéluctable, comme si elle finissait toujours par être révélée sans que les protagonistes puissent réagir. Dans Festen Linda la jumelle de Christian décédée, avait laissé une lettre où elle expliquait les raisons de son suicide, révélant ainsi que son père abusait d’elle et qu’elle ne pouvait plus le supporter davantage. On peut ainsi supposer que même si Christian n’avait pas dénoncé son père, cette lettre posthume aurait suffi à le démasquer. Cet acte de Linda face à son destin trop lourd à assumer peut être mis en parallèle avec le suicide de Jocaste, qui s’est pendue en apprenant qui était réellement son mari et ce que cela signifiait alors. 

Enfin, il y a chez les personnages du film, une complexité et une ambiguïté omniprésente dans les rapports qu’ils entretiennent entre eux, notamment entre membres de la même famille. Tout d’abord, les rapports père-fils sont particuliers, que ce soit entre Helge et son père ou entre Helge et ses fils. En effet, le père de Helge se moque de son fils en le dévalorisant devant tous les invités, à propos du fait qu’il avait du mal à trouver des copines étant jeune. Helge n’a pas non plus de très bons rapports avec ses deux fils. Il s’entend très mal avec Michael, qui a quitté la maison et qui ne semble pas convenir à ses attentes. Quand à sa relation avec Christian, elle n’est pas conflictuelle, mais il dit de son fils qu’il est dépourvu de virilité et qu’il a toujours eu un esprit tordu. Les rapports entre ce père et ses enfants ne semblent pas très constructifs ! On retrouve d’ailleurs chez Michael une forte violence dans ses rapports avec autrui, et plus particulièrement avec sa femme qu’il traite comme une bonne. Cette violence est frappante lors d’une scène où ils font l’amour et où il la traite presque comme si c’était une bête. Il tabasse également sa maîtresse à la fin du film. Et on remarque qu’il se défoule particulièrement lorsqu’il frappe sur son père, lui disant que c’est lui qui commande. Ces comportements particuliers se retrouvent dans un autre registre entre frères et sœurs. Au début, on voit Michael qui touche la poitrine de sa sœur, cette dernière répliquant alors que cela ne se faisait pas entre frères et sœurs. Puis lorsque son fiancé arrive à la soirée, Michael le traite de sale singe et le provoque, comme s’il était jaloux du fait que sa sœur ait une relation avec lui. Linda et Christian semblaient eux éprouver un amour presque fusionnel l’un pour l’autre, en témoigne la lettre de Linda où elle dit à son jumeau qu’elle l’aime et qu’elle l’aimera toujours.

Toutefois, si sur de nombreux points il semble que l’on puisse retrouver dans Festen certains aspects du mythe d’Œdipe, il ne faut pas négliger les différentes par ailleurs.

Marion VESQUE (2009)

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Reprenant un des mythes les plus connus des Grecs, la pièce de Sophocle Œdipe-roi met en scène une des premières enquêtes policières de l’histoire, distillant un suspens jusqu’à la découverte effroyable qui pousse le héros tragique à se crever les yeux. Thomas Vinterberg présenta à Cannes en 1998 son film Festen qui lui valut le Prix du Jury. Instigateur d’un mouvement nommé « Dogme 95 » destiné à épurer tout film d’effets spéciaux pour en venir à un style dépouillé, il donne ainsi à son récit un caractère nerveux, brutal et réaliste qui, associé à l’histoire de ce violent secret de famille et à sa révélation fracassante et destructrice, enferme le spectateur dans un huis clos assassin. Voyons quatre points communs entre ce deux œuvres.

La métaphore de l’eau tout d’abord. Tout comme la peste qui s’est abattue sur la cité de Thèbes et qui pousse son roi à mener une recherche de la vérité fatale, le suicide de la sœur du personnage principal du film, Christian, pèse sur l’ensemble de la famille. Ses raisons énigmatiques et le ton presque badin employé par Christian, son frère Michael et son autre sœur Hélène à propos de l’enterrement traduisent sensiblement un malaise. A son arrivée dans l’hôtel, cette dernière se voit attribuer la chambre de sa sœur et dit au maître d’hôtel qu’elle a un mauvais pressentiment et qu’elle sent encore son fantôme dans la pièce. De fait elle commence à chercher un quelconque indice (tout comme Œdipe qui envoie Créon interroger l’oracle et lance un appel à témoins) qu’aurait laissé sa sœur avant de se donner la mort dans la baignoire. On a alors une des séquences les plus rythmées du film, celle qui superpose trois scènes concernant chacun des enfants de la famille. Christian fixe l’eau de son verre qu’il boit dans sa propre chambre ; Michael qui prend sa douche tombe entraînant dans sa chute le rideau (rideau opaque des apparences trompeuses ?) ; Hélène qui cherche un mot de sa sœur ; et Kim, l’amie d’enfance et domestique de la maison (sans doute amoureuse de Christian) au courant du secret qui prend son bain s’immerge totalement comme si elle se noyait à la manière de Linda. Cette dernière se relève d’un coup et là le film démarre dans sa course à la révélation. L’eau est le thème central du fondu enchaîné. L’eau symbolise les apparences de la fausse tranquillité, d’une fausse transparence du patriarche Helge et d’une réputation que lui et sa femme cherchent à tous prix à maîtriser. Mais Christian cet étranger (il n’est pas revenu chez lui depuis des années) vient troubler les eaux lisses et clames de ce « royaume de la paix et de la tranquillité », titre du Lied chanté par la mère d’ Helge. Le premier discours du fils s’intitule d’ailleurs «  Quand Papa prenait son bain » : Helge attirait les jumeaux dans la salle de bain et les violait ; l’eau le purifiait de son crime. De fait l’eau joue un rôle double : celui de cacher la vérité (une réalité paradoxale du liquide devenu opaque) puis de la révéler au grand jour claire et transparente comme de l’eau de roche.

Le meurtre du père, bien sûr. Dernière scène, comme Œdipe, Helge dit « Je ne vous reverrai plus jamais » : il est comme le héros grec qui s’est aveuglé et qui devient un paria, mis au ban de la société et de sa famille. Seule sa femme continue de le soutenir. D’ailleurs Christian semble avoir voulu révéler cette vérité pour susciter une reconnaissance, un amour et un soutien de la part de sa mère qu’il n’a jamais eus. Les toasts portés au sexagénaire sont de plus en plus assassins (« A celui qui a tué ma sœur ! »), et deviennent une sorte de combat (comme celui qu’a mené le héros grec conte Laïos au carrefour des routes de Delphes). L’ambiance est de plus en plus étouffante : comme Œdipe, Helge est acculé à la vérité. L’un de ses derniers mots adressés à son fils devenu ennemi est «  Tu me tues » : c’est le meurtre du père et de sa réputation, nécessaire à Christian pour que, libéré du poids du secret, il puisse enfin vivre ; en ça on retrouve les études de Freud sur le complexe d’ Œdipe.

Au sein de la famille Klingenfeld-Hansen on fait ensuite état de plusieurs relations incestueuses. Il y a inévitablement l’inceste du père avec ses enfants Christian et Linda qui est la clef du secret et qui rappelle la relation sexuelle que Œdipe a avec sa mère ; mais on s’aperçoit qu’il existe d’autres situations ambiguës comme celle de Michael et de sa sœur dont il pince le sein et contre le compagnon de laquelle il fait preuve d’une jalousie empreinte de racisme ; ou comme celle de Christian et de sa sœur jumelle suicidée, qui dans son rêve semble désirer des étreintes amoureuses.

Enfin les personnages de la tragédie : les personnages masculins du film se distribuent les rôles de Laïos, de Tirésias et les différentes facette du héros grec. Christian est à la fois Tirésias, un Cassandre qu’on cherche par tous les moyens à faire disparaître, mais aussi Œdipe le parricide, Œdipe le héros (il est la fierté de la famille et respecté de tous) et l’étranger qui revient « sur les terres de [son] père » (première scène du film) par qui le malheur arrive. Helge est un Œdipe conscient de son inceste, qui aveugle les autres et un Laïos à tuer. Michael incarne l’ ubris du héros grec, son caractère violent et le fait qu’il soit rejeté et mal aimé comme l’enfant trouvé. Les femmes, elles, incarnent Jocaste : Linda est la femme qui ne pouvait plus supporter la vérité et qui s’est suicidée. Hélène et Elsa, la mère, occupent pour leur part le rôle ambigu de la mère du mythe tel que Cocteau l’avait écrit, c’est-à-dire une Jociste qui est au courant de l’inceste mais qui prend le parti de ne rien dire pour mieux aimer son Œdipe : Hélène a une attitude ambiguë avec son père qu’elle défend la première alors qu’elle a pourtant eu connaissance de la lettre de Linda où celle-ci révèle la réalité des viols commis par Helge. On pourrait également mettre en parallèle la généalogie de la famille Klingenfeld-Hansen : quatre enfants nés d’un père incestueux, le frère de l’épouse présent (comme Créon) et qui joue un rôle important, celui de maître de cérémonie, censé ouvrir les festivités; et la famille d’ Œdipe qui avec sa mère dont il ignore l’identité a conçu deux filles (une battante et révoltée Antigone qui pourrait être Hélène car elle semble avoir pris le contre-pied de sa famille en étant artiste et ayant pour compagnon un homme noir alors que sa famille est raciste ; et une plus effacée, Ismène, une Linda disparue ) et deux garçons Etéocle et Polynice, qui se livrèrent une guerre fratricide comme la bagarre entre Michael et Christian lorsque le premier défend le second de rentrer pour insulter le père pour qui il prend fait et cause à l’instar d’Etéocle qui défend sa cité contre l’attaque de son frère.

Léonor DALIBOT (2009)

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