Continuité pédagogique : « Rien n’a encore trouvé sa place, c’est là notre chance !  »

Entre l’inversion des rôles entre enseignants et élèves, un rapport à la classe bouleversé et des tâtonnements pédagogiques, Maxime Abolgassemi, professeur de culture générale en classes préparatoires au lycée Chateaubriand de Rennes, raconte ses deux premières semaines d’enseignement à distance.

Par Maxime Abolgassemi Publié le 31 mars 2020 à 06h15

Temps de Lecture 5 min.

Ce texte est paru dans « Le Monde de l’éducation ». Si vous êtes abonné au « Monde », vous pouvez vous inscrire à cette lettre hebdomadaire en suivant ce lien.


Depuis le 16 mars, la « continuité pédagogique » s’est imposée à moi comme à tous mes collègues enseignants. Nous devons assurer une poursuite de nos « cours » la plus normale possible pour atténuer le choc causé par la décision de fermer les établissements français. J’enseigne en classes préparatoires aux grandes écoles, le programme est très chargé ; le jeudi soir du discours présidentiel, nos élèves n’ont pas sauté de joie. J’ai pour ma part rapidement découvert que la condition psychologique du confinement et la nécessité d’user d’Internet allaient bouleverser ma pratique…

Dès les premiers jours, ce sont justement les élèves qui nous ont suggéré de nous retrouver tout de suite sur une plate-forme de communication qu’ils connaissent bien – elle permet de chatter pendant des parties… de jeu vidéo. Ce sera donc Discord (on espère sans « e ») puisque celle du CNED est alors hors jeu sous l’afflux des demandes.

Et nous voici guidés, nous, professeurs, avec une bienveillance patiente par nos Télémaque soudain précepteurs. Créer un compte, O.K. « Mais ensuite, monsieur, il faut que vous copiiez le lien du serveur qu’on vous a envoyé, le colliez pour y accéder, et après, allez dans le salon, le salon vocal, monsieur, si l’on veut s’entendre, et ouvrez votre micro, c’est mieux. » Fan de « pédagogie inversée », je suis servi.

La lecture des conditions d’utilisation confirmera que tout est stocké sur des serveurs régis par le droit américain : la deuxième semaine de confinement nous voit donc migrer vers la plate-forme de l’éducation nationale, enfin fonctionnelle. Adieu les petites personnalisations colorées, celle-là est, disons, plus sobre. Nommé « modérateur » comme au perchoir de l’Assemblée nationale, j’ai le pouvoir de couper tous les micros d’un clic et d’accorder le droit de parole ou de messages écrits à chacun. Plus intéressantes, les quelques fonctions de base telles que présenter et annoter un texte, ou disposer de l’équivalent d’un tableau blanc. Et on peut même enregistrer la session, ce qui peut être utile pour des absents par exemple.

Pour comprendre ce que cela change dans nos pratiques enseignantes, il faut expérimenter physiquement ce nouveau dispositif. C’est l’heure du « cours », tout le monde s’est connecté. Assis, ce que je déteste le plus en classe, me voilà penché sans raison sur l’écran, tendu vers un micro invisible. Tout autour, mon bureau prend des airs d’inquiétante étrangeté. Silence de mort, car, pour ne produire ni larsen ni vacarme, les élèves ont sagement coupé leur micro. Apparemment, le cours a commencé ! Toujours bêtement penché vers l’écran, carrément confus, je vois bien qu’il faut dire quelque chose. Parler tout seul.

Comme en cours, dites-vous perfidement ? Pas du tout, du tout… Il manque déjà cet espace physique qu’à trente ou quarante nous habitons pendant des mois, des années (dans mon cas, des décennies). Souvent la même salle ou presque, encore hantée par les voix des générations précédentes dont on se souvient lorsque l’on pénètre, le matin, dans le brouhaha interclasse. Ne dit-on pas d’ailleurs par métonymie « classe », pour désigner à la fois le lieu et le groupe ?

Et je m’entends soliloquer, avec des accents hésitants qui annoncent un mauvais moment à passer (le syndrome du cours raté, tout le monde connaît). Quand je pose une question, plutôt un appel à l’aide, tiens, une question oratoire évidente : « A-t-on déjà parlé de la transparence démocratique ? » Rien. Le blanc. Répéter la question serait pire… Je déchiffre juste une brève ligne sur l’écran, un « oui » ou « oui, la dernière fois ». Quelle angoisse, j’ai l’impression de parler à des chatbots, ces petits programmes d’agent conversationnel… Sans personne au bout du fil.

Un micro se débloque enfin. J’entends une voix, sans bien la reconnaître. Que j’écoute, intrigué. La réponse n’est pas bête du tout. Un peu plus tard, je découvre que je peux réaliser un vieux rêve : un sondage en direct ! Alors, « combien connaissent déjà la théorie du désir mimétique », ou bien « combien souhaitent revoir la syntaxe (pas si simple) de la virgule » ? Et là, ça répond, un compteur comptabilise très vite les oui et les non. « Monsieur ? », une question surgit. Une vraie, spontanée. Qui prouve que l’on est bien en train de construire quelque chose. Et je comprends alors que c’est précisément la voix qui tisse un lien magique qui nous relie.

Eux aussi, ils sont confinés devant leur écran, figé comme le mien, eux aussi sont enfoncés dieu sait dans quelle intimité solitaire, aux habits négligés comme les miens, la tasse de café sur les genoux. Et tous, nous baignons dans le climat anxiogène du Covid-19 de ce mois de mars.

Encore maintenant, en cette troisième semaine, chaque cours se révèle physiquement épuisant, rejouant la classique journée de rentrée lorsque tout n’est pas encore en place, qu’on tâtonne encore maladroitement. Et justement, rien n’a encore trouvé sa place, c’est là notre chance ! Par exemple, le fameux chat se révèle utile, voire révolutionnaire, des élèves qui n’auraient pas pris la parole en classe glissent facilement une réponse écrite, incise discrète quoique visible par tous, qu’il faut surveiller du coin de l’œil tout en poursuivant ce que l’on dit. L’humour, en revanche, ça ne marche pas trop, même avec un auditoire d’habitués – doit manquer la connivence du corps et du visage.

Et tout cela par la grâce de quoi ? La partie technique, à part la connexion, reste rudimentaire. Pas de révolution médiologique, seulement l’ordinateur bridé à un niveau sommaire, et le bon vieux microphone du XIXe siècle (j’ai renoncé à la vidéo, inutile et un peu obscène). Certainement qu’il fallait toutefois l’acquis des longs mois passés ensemble, en « présentiel », car, en leur parlant, je me surprends à visualiser la situation habituelle, leur visage, leur façon d’être, la lumière qui filtre par les fenêtres de la classe à cette heure du cours. En un temps proustien qui transcende la séparation par la vision d’un présent lointain soudain plus intense. Et, bien entendu, il y a ce fond de catastrophe, dont on pressent qu’un jour nous la vivrons totalement, lorsque l’environnement de la planète sera encore plus dégradé.

On verra bien ce que nous inventerons, ou pas, avec nos envies et nos contraintes, sur la longueur, que l’on ne connaît pas. Mais ces cours en confinement reconfigurent en profondeur la disposition mentale de nos pratiques pédagogiques, ouvrant de nouvelles perspectives. Me revoici débutant, expérimentant les doutes et les trouvailles, les espoirs et les ratés ! Et tout à la fin, les « au revoir » égrenés de vive voix, un par un, soulignent l’émotion renouvelée d’une réussite commune possible. Le privilège de découvrir ensemble une manière différente d’envisager ce que l’on veut transmettre, lorsque l’on ne sait plus très bien distinguer, dans ce qui circule, ceux qui reçoivent et ceux qui donnent.

Maxime Abolgassemi (Professeur de culture générale en classes préparatoires à Rennes.)