Cauchemar en cuisine et ailleurs

Dans le monde la Transparence, il faut accepter d’être examiné : au double sens du détail de soi que l’on offre au regard des autres mais aussi de l’évaluation que ce regard va permettre.

C’est le règne de l’examen et de l’audit généralisé.

Cauchemar(s)

Parmi tous les exemples qui peuvent venir à l’esprit (la pression exercée par les réseaux sociaux sur les adolescents !), on prendra ici celui de toute la téléréalité, dont un trait définitoire est le jugement qu’il faut encourir, pour concourir (quelle que soit la forme,  variée à l’infini, que thématisera chaque programme). Et comme cas illustratif, l’émission Chauchemar en cuisine « animée » par le chef Philippe Etchebest. C’est en fait une adaptation de Ramsay’s Kitchen Nightmares, diffusée sur Channel 4 en Angleterre depuis 2004. Et on imagine les déclinaisons possibles de ce dispositif (Cauchemar chez le coiffeur, vraiment ?).

Le message est sans ambiguïté sur les modalités à l’œuvre !
L’équivalent français – toujours avec le couteau !

S’il s’agit de « venir en aide à des restaurateurs qui en ont besoin », la structure narrative consiste surtout à prendre la mesure des failles, de les exposer sans fioriture jusqu’à la violence (morale et souvent verbale) jetée à la figure du malheureux cuisinier/gérant qui n’aura ainsi pas d’autres choix que d’affronter la vérité nue de sa médiocrité, en étant souvent blessé jusqu’aux larmes. Le climax narratif est donc atteint dans le moment crucial où le chef en question doit abandonner tout orgueil et fierté personnelle et professionnelle, écrabouillé qu’il est par l’évaluation crue du visiteur/auditeur. Ensuite, dans une version parodique d’un dialogue socratique, il peut-être envisagé des solutions pour améliorer le restaurant, le service, la cuisine.Le résultat, si l’on en croit le bilan de l’article Wikipédia, est somme toute contrasté, et le chef français ne reconnaît officiellement que 70% de restaurateurs ayant sauvé leur affaire (Gala corrige à 62%). Au fil des années cela va mieux, peut-être parce que les victimes consentantes ont intégré cette logique dramatique, et en ont moins gardé de séquelles (sans parler des aides que la production a pu apporter en sous-main, en reconnaissance pour les parts de marché très importantes que la diffusion de leur mise à mort symbolique a engrangés).

Mais l’essentiel reste la scène qui cloue la victime sous le poids de toutes ses incompétences et manquements divers. En témoignent les vidéos d’anthologie disponibles en ligne, dont celle-ci, Top 10 Gordon Ramsay Outbursts, qui a été re/vue par plus de 8 millions de personnes !

Gouvernance

Ce mode généralisé de management par l’attaque n’est pas seulement spectaculaire, il est proprement idéologique, répétant à chacun cette nécessité de l’examen total du monde de la Transparence. Et sa violence n’est pas que dramatique, elle bouleverse vraiment celui qui y est soumis (volontairement, certes : autant pour les retombées médiatiques que pour le salut d’un commerce, les deux allant évidemment ensemble). Le suicide récent d’un « visité/redressé » a causé un malaise bien compréhensible !

La question qui se pose est celle de l’extension de ce mode managérial à la gouvernance d’une population.

Les Etats rechignent à juste titre lorsque des Agences de notation privées évaluent leur économie et leur politique publique, et il est en effet assez étrange que « trois agences Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch fassent trembler les États« . Et on a vu la France rechigner à accepter le classement Pisa (pourtant produit par l’OCDE) sur un sujet aussi sensible que l’éducation nationale, et son très mauvais résultat de lutte contre les inégalités sociales.

Mais on pourrait imaginer une dystopie dans laquelle l’évaluation permanente serait la condition pour avoir accès, de façon corrélée, à un statut social. Le « Big Data » permettrait justement cela (et c’est pratiqué par certains algorithmes générés par des recherches sous Google). Et justement, selon des fuites disponibles sur un site très sérieux, il semblerait que le pouvoir chinois réfléchirait à cela pour contrôler l’adhésion réelle de ses concitoyens aux valeurs officielles. La collecte de données remplacerait la délation et les tableaux d’honneur des travailleurs stakhanovistes. L’info est parue en septembre 2016, je ne peux déterminer si elle relevait d’un 1er avril anticipé, mais en octobre le Whasington Post l’a reprise en l’étayant

Or le même mois, et par ce qu’il faut appeler exactement de l’anticipation, l’excellente série d’anthologie anglaise Black Mirror en a proposé une vision satirique.

1er épisode de la saison 3, Nosedive (« Descente en piqué / Chute libre ») met en scène l’actrice Bryce Dallas Howard (l’inoubliable aveugle de The Village de Night Shyamalan, 2004) qui se débat dans une société où le nombre de Likes/Dislikes établit une note globale qui régit le destin social des individus.

C’est une plongée passionnante dans le monde de la Transparence, qui dévoile parfaitement la perversion de ce mode d’évaluation accepté, généralisé et idéologique que nous avons introduit dans cet article.