Le test

S’il est passionnant d’essayer de prendre la mesure du monde de la Transparence dans lequel nous entrons, cela ne veut pas dire que l’on ait tout à fait quitté celui d’avant (que nous appellerons, nous verrons pourquoi, le monde de la Représentation). Pour savoir où nous en sommes, voici un test très simple.

Examinons quelle est notre tolérance envers la pédocriminalité.

La pédocriminalité comme frontière entre deux mondes

Il nous paraît en effet dorénavant inimaginable, et odieux, que des pratiques sexuelles (forcément imposées, y compris par la suggestion) avec des enfants ou de jeunes adolescents aient pu faire l’objet de complicité, y compris parmi les parents. Voire même de revendications orgueilleuses, non pas au moyen-âge ou lors d’époques archaïques, mais il y a seulement quelques décennies.

L’historienne Anne-Claude Ambroise-Rendu rappelle ainsi, dans sa récente Histoire de la pédophilie XIXème-XXème siècle, qu’il faut parler de « plaidoirie pédophile » à l’œuvre durant les années 1970. Reste par exemple dans les mémoires une fameuse émission d’« Apostrophes » à la télévision française, lors de laquelle l’écrivain Gabriel Matzneff se revendiqua « pédéraste », en « communion sexuelle avec des enfants », car « là où il y a de l’amour il y a de la beauté » ! Je vous conseille l’excellent article Wikipédia « Apologie de la pédophilie ».

Cette plaidoirie s’est fondée sur la logique perverse qui projette sur l’enfant les désirs qui l’agite pour s’en dédouaner. Cela constitue d’ailleurs, d’après le psychanalyste Serge André, un trait fondamental de la rhétorique qui définit le Pervers : « Le fantasme pour le pervers, n’existe vraiment que s’il est communiqué, mieux encore, s’il est transposé chez un autre qui s’y convertit » (je cite son ouvrage passionnant Le sens de l’Holocauste : jouissance et sacrifice, p. 63).

C’est-à-dire prétendre développer « l’amour des enfants », selon l’étymologie, elle-même pervertie, de pédophilie, pour retourner l’accusation de la loi en la bravant, dans un geste prétendument « audacieux ». La pourtant excellente « Mauvais Genres » de France Culture consacre ainsi une complaisante émission à l’écrivain Tony Duvert intitulé… « le dernier maudit ». Comme si claironner sa déviance pédocriminelle faisait de lui l’héritier de la tradition des « poètes maudits ».

L’Eglise de la Transparence

Régulièrement, la révélation de nouveaux scandales vient frapper les esprits. Non pas que l’on espérait vraiment qu’il n’y ait plus aucun pédophile mal-faisant ; ce qui choque particulièrement c’est la chaîne causale qui permet la main-tenue du secret. Symptomatiquement, ce ne sont plus les coupables qui concentrent toute la colère sur eux, mais aussi ceux qui ont permis, indirectement par leur silence ou leur inaction, que se perpètrent de tels crimes.

C’est le scandale du scandale, l’affront fait à l’idéal de la Transparence, le nœud-obstacle sur le chemin rectiligne de la Vérité / Lumière.

Un évêque de Lyon est récemment visé comme gardien du secret, mais je ne l’avais pas en tête en commençant ce billet. Et je ne sais pas si le crime « pédophile » est mal estimé par la justice. Assurément il pose tout une série de problèmes, principalement autour de la parole de l’enfant, de sa supposée véracité innée (au centre de l’axiologie de la Transparence). Mais on peut être légitimement frappé par le sentiment très dérangeant d’un écart marqué entre son statut de crime le plus honni et une impuissance certaine des anciens Pouvoirs à le combattre.

Prenons donc l’Eglise. Sa posture traditionnelle est évidemment intenable. Lorsque la commission d’enquête Deetman déclare fin 2011, à l’issue de ses travaux, que « Plusieurs dizaines de milliers de mineurs » ont été abusés sexuellement au sein de l’Eglise catholique néerlandaise entre 1945 et 2010, c’est une information insoutenable, probablement aux yeux de tous. Et de nombreux pays semblent avoir, terré quelque part, leur lot de chiffres similaires, signe d’une catastrophe humaine effroyable.

Lorsque le pape François affirme en 2014 à ce sujet que l’Eglise « est peut-être l’unique institution publique à avoir réagi avec transparence et responsabilité », il indique le seul chemin possible. Sortir du monde d’avant pour entrer dans celui de la Transparence, impitoyable avec de tels crimes.

« Faire la lumière »

Mais le problème touche toutes les anciennes institutions du monde ancien, de la hiérarchie et de l’autorité, soudain très démunies. Le cas de l’Éducation Nationale française le démontre.

Comment ne pas être effaré en apprenant que fin 2015 rien n’existe en fait pour qu’une administration sache ce qu’une autre a reconnu pénalement, ou que le Ministère confie une classe d’enfants à une personne condamnée pour recel d’images à caractère pédopornographique ?

L’époque où, au pire, un enseignant était muté à la suite d’une histoire est devenue honnie. Pourtant, une affaire éclate en décembre 2015 lorsqu’une plainte vise un animateur scolaire dont on découvre que, déjà en août 2013, il avait été suspendu, puis réembauché ailleurs. Et finalement, il reconnaît « avoir agressé sexuellement dix enfants ». Dans ce cas, c’est son statut, différent de celui d’un enseignant titulaire, qui semble lui avoir permis d’échapper à un signalement qui paraît quand même, sans jeu de mots, élémentaire.

De toutes manières, il semble que l’éducation nationale ne consulte pas le casier judiciaire d’un fonctionnaire, une fois titularisé. Le 31 mars 2015, la Ministre Najat Vallaud-Belkacem en était réduite à dresser le constat : « La non-transmission par la justice des condamnations à l’éducation nationale est plus fréquente que nous le pensions. C’est un vrai problème que nous devons prendre à bras-le-corps ». Dans l’affaire « révoltante » d’un directeur d’école auteur de viol sur enfants, alors qu’il avait été condamné en 2008, la Ministre (répondant à la représentation nationale) témoignait de son sentiment de révolte, ajoutant : « Il faut revoir la chaîne de signalement ».

La Ministre de la Justice, tout aussi désemparée, devait reconnaître à son tour que les textes ne sont pas appliqués, puisqu’il existait une circulaire de novembre 2001 qui avait déjà imposé la nécessité de tels signalements. Et pire, que quelques jours auparavant était parue la Circulaire relative à la communication aux administrations publiques et aux organismes exerçant une prérogative de puissance publique d’informations ou copies de pièces issues des procédures pénales diligentées contre des fonctionnaires et agents public.

Les deux Ministres unissant leurs vœux de « faire la lumière sur cette non transmission d’information ».

Faire la lumière et à bras le corps, c’est exactement la mission de la Transparence.

Et l’idée que des organismes publics, pour d’obscures raisons, se mettent en travers de la libre circulation de l’information, c’est ce que nous ne voulons plus voir.

La clarification récente de la Loi

Bien sûr, les enjeux juridiques et moraux sont complexes.

Pour les images pédopornographiques, on peut avancer le rôle du fantasme, paradoxalement un frein possible au passage à l’acte. On reconnaît la problématique qui s’applique aussi au terrorisme : est-il légitime d’arrêter quelqu’un qui n’a encore rien commis d’illégal, si l’on n’a pas la preuve au moins de la préparation d’un crime ?

Modifiée le 5 août 2013, la loi est en tout cas sans équivoque (Article 227-23 du code pénal français, Loi n° 98-468 du 17 juin 1998, art. 17) : « Le fait de consulter habituellement ou en contrepartie d’un paiement un service de communication au public en ligne mettant à disposition une telle image ou représentation, d’acquérir ou de détenir une telle image ou représentation par quelque moyen que ce soit est puni de deux ans d’emprisonnement et 30 000 euros d’amende ».

Modifiée encore (et tout récemment !) par la Loi n°2016-297 du 14 mars 2016, l’Article 434-3, qui réglemente justement les « obstacles à la saisine de la Justice » sous les traits d’un silence complice. « Le fait, pour quiconque ayant eu connaissance de privations, de mauvais traitements ou d’agressions ou atteintes sexuelles infligés à un mineur ou à une personne qui n’est pas en mesure de se protéger en raison de son âge, d’une maladie, d’une infirmité, d’une déficience physique ou psychique ou d’un état de grossesse, de ne pas en informer les autorités judiciaires ou administratives est puni de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende ».

La non-dénonciation de crime pédophile est donc clairement qualifié dans la loi.

L’opération Hydrant

Le cas du Royaume-Uni est intéressant. On se souvient du choc considérable causé dans ce pays par la découverte de sa nature de « prédateur sexuel d’adolescentes » de la figure culte de la BBC, Jimmy Savile, qui fit des centaines de victimes.

Sous le nom d’Opération Hydrant, le pays a mis en place depuis l’été 2014 une vaste enquête qui prouve la force de frappe d’une approche globale de mise au jour systématique des coupables de tels crimes. Elle recueille et valide les signalements concernant des faits commis dans le passé, pour défaire le fil du silence.

C’est ce que peut faire la Transparence pour lever le voile de la complicité involontaire ou coupable, à condition d’être menée à grande échelle, avec une expertise adaptée, et sous l’autorité publique d’un professionnel incontesté (le Chief Constable Simon Bailey, Directeur de la Police du comté de Norfolk).

En décembre 2015, on apprenait alors que 2228 suspects avaient été identifiés, dont 302 « personnalités publiques ».

Le député Tom Watson déclare ainsi : « Nous commençons seulement à comprendre comment, en tant que pays, sur plusieurs générations, nous avons réussi à rester aveugles au scandale britannique des abus sur les enfants. Les survivants méritent justice et les générations futures exigent une plus grande protection ».

Il semble que l’on ait fort peu parlé de cette Opération Hydrant en France…

Ce peut la transparence

Ne rien faire, c’est laisser les outils puissants et révolutionnaires de la Transparence créer des réactions brouillonnes et potentiellement dangereuses.

Par exemple Google qui s’institue de lui-même (sans aucune « transparence ») justicier ponctuellement ici ou là, en signalant à la police des pédocriminels pour possession ou visionnage de telles images.

D’une part internet recycle, en les amplifiant, des dérives qui existent depuis toujours sous le mode de la rumeur et de la diffamation (les hommes politiques, les figures médiatiques, etc), souvent antisémite et raciste, ou de brouillages qui visent à assimiler pédophilie et homosexualité.

D’autre part, l’information libérée seulement sous une forme parcellaire est toujours fautive. Aux ragots et diffamations, s’ajouteront des initiatives typiques de ce nouveau monde (fichage + gps + big data), comme l’affichage des délinquants sexuels sur la carte de votre voisinage (ici à Montréal) qui menace de tourner à des chasses à l’homme.

Je trouvais que le terme de Hydrant, ces « bouches d’incendie » rouges si je comprends bien, n’était pas très heureux, comme si c’était l’incendie de la pédophilie qu’il fallait éteindre. Mais je pense maintenant que ce que cette opération permet d’éteindre c’est surtout la rage et le sentiment d’injustice mal calibré. Si l’on ne met pas sur pied des moyens contrôlés de levées des secrets, si l’on ne produit que des informations parcellaires, des bribes de vérité éparse claquant comme des étincelles, alors la Transparence ne produira que des manifestations délirantes, où la violence le disputera à la vengeance. Nous entrons dans son monde, à nous d’en élaborer les formes futures.

Et puisque la pédocriminalité n’est pas une opinion mais bien un crime, il est possible de ne pas rester criminel à perpétuité…

Bonus

Pour finir, et dans un mouvement qui achève un tour anglophile, je vous recommande la remarquable série Broadchurch.

Broadchurch-Cliffs

Les 7 millions de téléspectateurs français l’ont compris, et, parmi toutes ses qualités (dont la superbe musique d’Ólafur Arnalds), la finesse de l’approche de cette question en fait une expérience précieuse et originale.

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