La loi de Polichinelle

Mon hypothèse : dans le monde de la Transparence, un secret dévoilé sur le mode du scandale est étrangement (souvent, de plus en plus) un secret de Polichinelle.

Tous des Polichinelle et des femmes

En français, et dans les langues latines, cette expression désigne une information que tout le monde connaît alors même qu’elle est censée être tue.

Polichinelle est un personnage de comédie populaire, un cousin d’Arlequin encore connu par sa marionnette, qui manque tellement de jugeote qu’il ne peut retenir le secret que l’on aura eu le malheur de lui confier. Incapacité à tenir sa langue, désir d’indiscrétions bavardes, exagération naïve : autrement dit, c’est aussi… une femme !

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Si l’on en croit une longue tradition misogyne, et que reprend au XVIIè siècle La Fontaine, dans sa fable « les Femmes et le secret » par exemple, imitant un apologue antique d’Abstémius « De l’Homme qui avait dit à sa femme qu’il avait pondu un œuf ».

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Homme du peuple, femme : deux parias du monde d’avant, deux catégories sociales qui vont profiter de la Transparence démocratique pour s’émanciper et réclamer des droits.

Dès lors, nous sommes tous des Polichinelle et des femmes, répétant n’importe quoi, éventant tous les secrets à la vitesse de Postsecret Community, twitter ou snapshot (et tout ce qui suivra).

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La fin du secret

A part dans l’acception radicale du secret absolu philosophique (qui le place même hors de portée humaine), le mot secret n’implique certes pas nécessairement un nombre très limité de personnes qui le connaissent.

Mais quand même, il impose que quelque chose soit volontairement caché.

Ce qui crée un nœud de l’information, perturbant la circulation sans obstacle de la Transparence. Le secret ne peut donc plus exister, ce que signale la traduction par oxymore de notre « secret de Polichinelle » dans les langues germaniques : an open secret ou Ein offenes Geheimnis, c’est-à-dire « un secret ouvert ». Ouvert, comme tout ce qui est percé par la Transparence, de l’objet fouillé en remontant jusqu’à l’« open source » de départ.

Nous voyons la preuve que nous entrons le monde de la Transparence par ceci : tous les grands scandales récents ont en fait révélé des faits semi-connus. C’est normal, parce que le secret, en tant que tel, n’y est plus possible !

D’où le nouvel effet du scandale, qui est passé du choc de ce qui est révélé au choc de la découverte que certains aient pu croire encore au secret. Je reprends ma formule : c’est le scandale du scandale qui peut encore faire scandale.

Qu’est-ce qui vous heurte dans l’affaire Cahuzac ? Que le ministre délégué chargé du budget ait caché de l’argent en Suisse (faute politique) ou qu’il ait menti effrontément devant tout le monde (faute morale) – en étant, symptomatiquement, filmé en gros plan ?

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Trois cas récents

Prenons trois exemples, et un contre-exemple.

  • Le cas de Dominique Strauss-Khahn (déjà évoqué ici) était en fait connu de tous sur le mode de la rumeur ou de la raillerie des humoristes. On se souvient de la chronique du 17 février 2009 sur France Inter, alors qu’il était présent en personne dans les studios, lors de laquelle on appelait les femmes à se cacher « pour ne pas réveiller la bête ». DSK en avait été très contrarié, « ayant assez peu apprécié » cette chronique, ce que l’on voit tout de suite sur son visage avant qu’il ne reprenne la parole après la chronique. Il avait alors regretté « la méchanceté » de ce qu’il venait d’entendre, ce qui était un étrange refus de répondre sur le fond des accusations, sur le problème du harcèlement sexuel.
  • Je n’ai pas retrouvé la « chronique voiture » sur France Info (par Denis Astagneau peut-être ?), à l’automne 2014, qui se concluait en signalant que les chiffres de pollution n’étaient qu’indicatifs « parce qu’une puce spécialement conçue pour cela » venait anticiper le protocole de test, pour fausser les résultats. Je ne sais plus si Volkswagen fut nommément cité, ni à quelle date exacte cette chronique a été diffusée, mais je sais que n’importe quel auditeur, juste avant midi, était informé de cette incroyable pratique, qui n’a alors pas semblé provoquer de réaction spéciale.
  • Le cas du dopage est le plus net : il suffit de s’intéresser un peu au sport, d’avoir une idée élémentaire de la résistance humaine à l’effort, pour comprendre qu’il est impossible de maintenir une vitesse moyenne surhumaine pendant tout un Tour de France ou d’enchaîner les matches d’une Coupe du Monde de Football. L’excellente revue Sports et Vie établit, chaque mois, un état des lieux des suspicions, quasiment recoupées, des cas de dopages dans le monde.

On vient d’apprendre qu’un moteur sur un vélo vient d’être découvert aux Mondiaux de cyclo-cross. Il a donc fallu attendre tout ce temps ? Et l’Equipe (le journal sportif de référence en France) nous explique benoîtement que c’est extrêmement simple à réaliser ! Mais pas à constater apparemment… Je cite ce journal du 9 février 2016 : « Ce moteur, on le connaît depuis quelques années, on peut l’acheter au coin de la rue (pour 4000€ environ pour le plus performant) et on retrouve des systèmes similaires jusque dans la bicyclette de votre facteur. »

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A tous ces exemples, parmi d’autres, on opposera le traitement médiatique qui fut celui de la fille cachée de Mitterrand, dans les années 1980. Les journalistes parisiens, et un petit milieu d’avertis, se gargarisaient de leur supériorité sur le bon peuple lors de la publication, et du succès, d’un roman crypté, Le Bon plaisir de Françoise Giroud (1983). Racontant comment le pouvoir fait tout pour étouffer la révélation d’un enfant illégitime du président (fictif) en exercice, il fut adapté un an plus tard au cinéma, avec encore un grand succès.

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Les « initiés » jouirent alors deux fois : de leur connaissance du secret ; de le voir révélé aux yeux, aveugles, du grand public (et cela, en pleine « Tonton-mania » !). Et l’on sait la pression policière qui s’abattit sur l’écrivain Jean-Edern Hallier, un peu illuminé mais bien informé, qui claironnait vouloir révéler l’affaire.

La transformation en scandale

Ces temps-là sont révolus. Les journalistes, ou un écrivain fantasque, ne sont plus les seuls à pouvoir déclencher la levée du non-dit. Ils ont été remplacés par les anonymes, les réseaux sociaux et les lanceurs d’alertes, trop nombreux pour être tenus sous contrôle, et passés en plus dans l’idéal de la Transparence.

Si le secret en question est ainsi déjà partiellement, ou totalement, connu, c’est donc bien qu’un processus second doit venir ensuite se saisir du faux-secret, pour le transformer en vrai-scandale.

Dans le cas du dopage des athlètes russes, il a fallu la diffusion de deux documentaires sur la chaîne de télévision allemande ARD pour que l’Agence Mondiale Antidopage réagisse. En décembre 2014, l’accablant « Dossier secret sur le dopage: comment la Russie produit ses vainqueurs« . Puis, début août 2015, à quelques semaines des Championnats d’Athlétisme de Pékin, une nouvelle charge par un autre documentaire,  « Dopage – top secret : le monde opaque de l’athlétisme ». Alors l’Équipe n’avait pas hésité à titrer avec une totale brutalité : « 99% des athlètes russes se dopent ».

Même déroulement pour le scandale VW. Ce sont les bien nommés Peter Mock et John German (!), membres de l’ONG International Council on Clean Transportation qui ont demandé des mesures de laboratoire pour corroborer les chiffres annoncés par les constructeurs automobiles. Idée assez élémentaire, là encore… Et c’est ensuite que le gendarme américain, la United States Environmental Protection Agency, a pris le relais, donnant toute son ampleur au scandale.

On le voit, c’est toujours après-coup que l’organisme officiel, dont c’est pourtant la mission première, apporte sa caution et sa légitimité à ce que d’autres ont montré.


On notera que ces scandales explosent aux USA, et non en Europe (même avec la France championne du diesel). Interrogé sur le dopage dans son sport, Renaud Longuèvre (Entraîneur national) ne craint pas de déclarer naïvement : « Les Russes, c’est évident, ça c’est pas nouveau, c’est l’héritage des soviétiques ». Il n’a pas compris que, si c’est mal de tricher, c’est encore plus grave de (re)connaître un secret et de ne pas le diffuser. Et la chronique de Guillon était écrite sur le mode français de la pantalonnade (bravo aux hommes virils), et non de la dénonciation de violences relevant de (tentatives de) viols. On le voit, la France n’est pas encore passée dans le monde de la Transparence…


Loi de Polichinelle : un secret partagé par un nombre minimum de personnes d’un certain milieu finit par filtrer ; et, de secret de Polichinelle, c’est-à-dire secret attaqué par l’ouverture que perce l’idéal de Transparence, il finit par devenir scandale.

Et cette avancée est inéluctable ; rien ne peut l’arrêter.

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