Human, ou la Transparence quand elle est humaniste

Non seulement Human (2015) est un film documentaire qui frise le sublime (malgré une petite baisse d’intensité vers la fin), mais il positionne aussi la problématique de la Transparence démocratique sur un terrain particulièrement important.

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Car ce film utilise des dispositifs de l’esthétique de la mise à nu et de la capture, au cœur du régime d’image de la Transparence. Mais au lieu de la pornographisation des corps et des visages, du cliquant publicitaire des beaux paysages, il met en place une puissante ode humaniste. Qui passe par la parole autant que l’image.

Portrait Femme : DOUNGJAISTEPORN_Persaw-THAILANDE � HUMAN The MoviePersaw (Thaïlande, photo du dossier de presse)

La capture des visages

Le dispositif des interviews est extrêmement simple : face caméra, le visage en gros plan sur fond noir, avec la précision de la Haude Définition qui fouille le moindre détail. On reconnaît le principe de base de l’esthétique pornographique qu’a produite l’idéal de la Transparence. Il faut tout montrer, tout voir, et plus on montre ce qui est impudique, plus ce sera bien.

On songerait presque, à tort toutefois, à l’imagerie télévisuelle de la télé-réalité par exemple.

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(Le premier témoignage, poignant, celui d’un condamné à mort pour un double crime affreux)

Tous ces visages livrent une profonde intimité, racontant une anecdote qui a compté ou une leçon de vie. Ce faisant, ils sont transformés par des émotions bouleversantes, déformés par des larmes, un temps contenues, puis qui s’échappent, dans le processus involontaire et physiologique, celui a priori de l’obscène.

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(Un Russe que vous n’oublierez pas)

De la colère vient aussi les balayer, ou de la révolte.

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Obscénité aussi, pour cet homme qui confie sa jouissance à avoir tué.

D’autres visages encore viennent intercaler leur silence, mais ils semblent soutenir ceux qui les ont précédés, et leur pathos irradiant.

L’hélicoptère dans le ciel

Cette pratique technique de l’image qu’il faut capturer est aussi à l’œuvre dans le dispositif aérien. Toutes les vues de paysages sont filmées d’un hélicoptère, ce qui implique que ce que nous voyons a été saisi en vol, littéralement volé. J’ai défendu la thèse que la vision surplombante totalisante, inventée par les romanciers du XIXè siècle comme Victor Hugo (la bataille de Waterloo) ou Balzac (Paris embrassée dans sa totalité),  celle du « narrateur omniscient » quasi-divin, allait être l’idéal de la vision de la Transparence démocratique.

Bruno Cusa prenant une photo depuis l’hélicoptère.

(Bruno Cusa, le caméraman, photo du dossier de presse).

Cela a abouti à ces plans devenus banals dans le cinéma ou les séries télévisées, ceux des villes américaines avec les immeubles dont la caméra dépasse, en l’épousant, la verticalité ; ou bien les voitures sur des autoroutes monstrueuses, et géométriques.

Au point que dans d’innombrables séries (Arrow par exemple, voir la compilation ici), il s’agit de plans intermédiaires sans aucune nécessité narrative, qui reviennent en tête de chapitre pour planter, mieux qu’un décor, le regard supérieur de la Transparence qui voit tout tel Dieu.

Yann Arthus-Bertrand donne des indications lors d'un tournage au Brésil, au-dessus du Parc national des Lençóis Maranhenses.

(Yann-Arthus Bertrand, donnant ses consignes, photo du dossier de presse)

Si le réalisateur exaspère certains, en plus des contradictions dont il essaye de se tirer semble-t-il dignement (concernant les impératifs très polluants de sa démarche et son idéal écologique), c’est peut-être pour cela aussi : il trône dans sa cabine d’hélicoptère, tel un dieu supérieur qui piocherait ensuite une image tout en bas chez les hommes.

Sa caméra qui flotte en apesanteur nous offre alors un regard sur le monde à la fois détaché et universel.

On retrouve d’ailleurs dans Human le plan de New-York de nuit, le même que dans The Dark Khnight (2008) de Xavier Nolan avec sa caméra IMAX par exemple. Et le présupposé de la Transparence que je viens de suggérer est explicitement dévoilé lorsque nous découvrons un mur de véritables open space.

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Les bureaux, la nuit, semblant de petites boîtes dans lesquelles on devine des hommes qui s’activent. Et l’on s’approchera encore (gros plan du zoom) sur un homme au téléphone.

 

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L’intrusion par le haut

Cette capture d’image est visible dans le film sur un mode amical : il arrive que les gens filmés voient le gros insecte, et on nous montre surtout leur réaction curieuse et amusée – souvent des enfants, qui courent derrière l’apparition dans le ciel.

Selon le Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies (UNHCR), il y avait, en janvier 2015, 650 000 réfugiés, demandeurs d'asile et apatrides au Kenya . La plus grande partie d'entre eux vient de Somalie, et une partie moins importante du Soudan du Sud.

Mais sur cette image d’un camp de réfugiés au Kenya (fournie par le dossier de presse), regardez bien l’homme en bleu (vous pouvez encore l’agrandir!), près de la brouette. Sa main semble plutôt tenter de s’élever elle aussi, et contre l’intrusion.

L'homme bleu

Cette problématique est bien sûr d’autant plus aiguë après l’équation suivante, qui s’est imposée dans plusieurs pays après les campagnes américaines d’assassinats de terroristes à distance : (hélicoptère + caméra) = rapt = drone.

Peut-on imaginer que Yann-Arthus Bertrand ait prévenu tous ceux qui ont été filmés du ciel ? C’est peu probable. Il raconte avoir entendu, un jour en vol stationnaire au-dessus d’un rizière vietnamienne, des villageois lui crier : « ArthUS GO HOME « . C’est un peu mégalo, et prouve une excellente audition, mais dit aussi une vérité de son acte de filmage.

Les thèmes majeurs de la déchirure de l’individu post-moderne

Le fait majeur pour le citoyen démocratique (post) moderne du monde la Transparence, c’est l’éparpillement, la désaffiliation, le sentiment de la fragmentation sociale, le consumérisme individualiste mortifère. Il n’est qu’à regarder la France de 2015…

Le film met tous ces thèmes sous-terrains au centre.

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Les réfugiés, avec cet Afghan qui raconte son périple et exprime sa demande aux Français, le fanatisme religieux, la guerre entre Israël et la Palestine.

Et plus en profondeur, par ce jeune homme français qui nous confie qu’il a besoin, avant de disparaître de cette vie, de se dire qu’il a fait partie d’un tout, d’une aventure collective qu’on aimerait appeler l’humanité (plus joli titre que Human, non ?).

La peur de l’effacement, de la disparition du souvenir même des êtres (cette parole en français encore, sur une grand-mère disparue et le sens de la vie).

Les critiques contre le consumérisme, avec cette jolie formulation de cet homme âgé (qui redécouvre la théorie d’Ivan Illich) qui nous apprend qu’en prison il a réfléchi à tout cela longtemps : « on n’achète pas un bien de consommation avec de l’argent mais avec le temps qu’il a fallu pour le gagner ».

La Transparence humaniste

Alors, comment le film réussit-il donc à utiliser tout ce dispositif de la Transparence démocratique en se détournant de ses excès ?

D’abord on se refusant de jouer avec les visages comme avec les paysages. Pas de gros-plan obscène, de cette perpétuelle mobilité de la caméra (qui tourne dans les films et sur les plateaux télé). Une immobilité en empathie. Les visages, et ces hommes, femmes et enfants ont été préparés, on devine le temps et le respect, et l’amour, qui ont présidé à de tels accouchements face à la caméra, contrairement aux personnes dont on a pris des images enlevées par hélicoptère.

Par la thématique de l’universel. La musique souvent très belle est là pour inciter à cette grande respiration mondiale, par le croisement des voix, des instruments et des langues (les premiers mots entendus sont… en persan). La superposition du doublage a semblé à beaucoup de spectateurs une agression, parce qu’écouter cette richesse linguistique de l’humanité « en v.o. » fait partie de l’expérience même du film (en anglais, arabe, espagnol, français, hébreux, portugais, russe, et des langues africaines que je ne connais pas). L’exposition des visages pose aussi la question de la race (humaine) et des variantes ethnico-génétiques qui fondent, paradoxalement, cet universel.

Enfin, par la parole. Pas de slogan, pas de ricanements, pas « d’éléments de langage », pas de communication. La parole, y compris de la langue française d’Afrique ou de patois, que l’on n’entend jamais plus dans les médias.

J’aimerais avoir écrit le texte christique, à la virgule du souffle brisé près, qu’invente ce premier témoin, le double assassin américain dont vous avez les yeux fermés au-dessus.

 


Bonus

Le projet multiforme de ce film hors-norme fait que l’on peut en voir une version plus longue, en trois parties, sur internet. MAIS attention, vous allez perdre tout le sublime de l’image, qui devrait n’être vue qu’en HD…

Voici toutefois la bande-annonce :