Ce qui nous choque dans la « marche de la honte » de Cersei !

Avertissement

Comme la diffusion de la saison 5 de Game of Thrones est relativement récente, si vous ne faites pas partie des téléspectateurs d’un « bouquet » français qui diffuse la série (pas plus des 8,1 millions d’abonnés US ou des 10 millions d’illégaux), je vous confirme que cet article contient un gros « gâcheur » (spoilers) !


 

Je vous propose de revenir sur une scène marquante de l’épisode 10 de cette saison 5 de GOT : la « marche de la honte » subie par la Reine (mère) Cersei Lannister

cersei-walk-of-shame

Sur le Net, on affirme souvent la « vérité historique » de cette humiliation publique royale, mais sans apporter trop de précision. Scène marquante, typique d’un final dramatique attendu, et qui a choqué ! Mais, malgré la violence de cette séquence, je fais l’hypothèse qu’elle nous trouble surtout parce qu’elle introduit dans la série des éléments, très inhabituels, de notre monde de la Transparence. MFMon argumentation repose sur la compréhension de la logique interne de la pénitence chrétienne. Pour cela, nous allons utiliser l’analyse de Michel Foucault dans son cours « Du gouvernement des vivants » au Collège de France (1979-1980).

Sparrow Cersei

 

 

 

 

 

Quoique le jeu du toujours merveilleux Jonathan Pryce soit ambigu (sadisme pervers, bienveillance déplacée, fanatisme borné, ambition démesurée, les quatre à la fois ?), le chef religieux « le Grand Moineau » (High Sparrow) suit en effet assez bien la pénitence des premiers chrétiens, tels que les Pères de l’Eglise l’ont définie aux premiers siècles de notre ère.

Les deux moments de la pénitence chrétienne

Dans ces premiers siècles de l’Eglise, le croyant qui voulait faire pénitence, c’est-à-dire reconnaître ses péchés pour en obtenir la rémission (le pardon), et le salut final de son âme, devait suivre deux étapes.

Comme Cersei : poussée à bout, elle force son orgueil et confesse une partie de ses « péchés adultérins », espérant que c’était tout ce qu’attendait l’inflexible grand Septon. Peu convaincu, il lui impose de toute manière une seconde épreuve.

Expiation

Il fallait d’abord « exposer son cas » (Michel Foucault cite ici saint Cyprien, un Père de l’Eglise) à une autorité religieuse suprême. Acte de parole fait de manière privée, il annonce ce que sera plus tard la « confession » catholique.

Après avoir « sollicité la pénitence », il fallait se soumettre à une véritable épreuve publique. Le croyant, symboliquement exclu de l’église, rejeté en dehors, attendait au seuil. Il devait alors se livrer à une véritable humiliation aux yeux de tous : se verser de la cendre sur la tête (un très ancien signe de mortification), pleurer, s’agenouiller, se molester le corps.

Estampes BNF FRBNF41507749

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette estampe du milieu du XVIIè siècle (cliquez dessus pour bien lire) le montre, et précise le recours à des vêtements punitifs, comme le cilice (évoqué lors d’un fameux passage du Dom Juan de Molière). C’était un genre d’outil d’auto-torture, car le tissu était très irritant sur la peau, et l’on y avait ajouté parfois des pointes en fer !

On le voit, cette seconde étape s’oppose à la première : on ne parle plus (« c’est la cendre, le cilice qui parlent » selon la formule de Michel Foucault ), on s’humilie, et devant un public. Un autre Père de l’Eglise cité dans la leçon de 1980, Tertullien (ces deux, saint Cyprien et Tertullien, sont nés en Tunisie), fustige ainsi ceux qui « redoutent de s’afficher en public. Ils ont plus de souci de la honte que de leur salut ».

Un exemple historique fameux (cette fois au IVè siècle) est la pénitence de Fabiola, Romaine d’une grande famille du IVè siècle qui fut ensuite reconnue sainte par l’Eglise.

Les différences entre Fabiola et Cersei

Les points communs, la logique des deux moments, sont évidents. L’obsessionnelle rengaine des « shame ! » tout au long du calvaire de Cersei se comprend mieux maintenant. Le Prêtre de Port-Réal a provoqué l’aveu, et ensuite imposé la pénitence selon une logique chrétienne très ancienne, et cohérente dans son cadre de pensée. Pour se débarrasser d’une faute, le pécheur doit la reconnaître, et s’humilier avec violence publiquement.

Pourtant quatre éléments sont différents.

D’abord, le chrétien repentant se montrait à ses pairs à l’Eglise, quand Cersei doit passer devant la foule hostile, qui menace parfois de la lyncher. Alors le pénitent pleurait, et les autres, qui reconnaissaient qu’il voulait faire disparaître ce qui en lui avait péché, pleuraient à leur tour. Du mal allait naître le bien, c’est-à-dire la renaissance en Jésus… On le devinait au mot utilisé par le « Grand Moineau » annonçant à Cersei qu’elle serait libre « after her atornement », c’est-à-dire « après son expiation ». L’expiation est un terme plus ambigu que la pénitence !

A l’égalité fraternelle chrétienne s’opposent ensuite les clases sociales ennemies de King’s Landing, la haine du peuple éclatant violemment. « Haine du peuple » envers les Puissants, que cette Lannister incarne, mais on doit comprendre aussi l’expression comme un attribut de la populace. Aux yeux méprisants de la Reine, le peuple est lui-même haïssable.

Et, bien sûr, sa démarche n’est pas volontaire et probablement pas sincère – c’est le ressort dramatique tendu pour la saison 6, on devine la future vengeance !

L’épreuve de la nudité

Enfin, elle est nue… Ce qui n’est pas envisageable pour un chrétien, mais n’est toutefois pas incohérent avec la vieille somatophobie religieuse, la haine du corps héritée de Platon. Le corps est ce qui suscite le péché, il faut y renoncer, d’où les pratiques douloureuses et humiliantes de la pénitence.

Epreuve Cersei

La dimension plus proprement misogyne est évidente aussi, ce corps est insultée parce que celui d’une femme (dont les Pères de l’Eglise ont souvent dit des horreurs), et les cheveux brutalement coupés agressent la féminité royale. Dans cet épisode 10, cela est aussi montré crûment avec l’exhibition d’un pénis, et d’un homme nu qui semblent tolérés, comme si la manifestation d’une phallocratie était légitime dans sa haine de cette femme.

Haine des femmes

Il est amusant de remarquer que la quasi-totalité des commentaires qui ont accompagné cet épisode concerne la révélation que l’actrice, Lena Headey, n’a pas « vécu », ne serait-ce que sous la forme du tournage, l’outrage de cette « marche de la honte ». Parce qu’elle était enceinte, a-t-elle fait savoir. Peut-être pas seulement.

Quant à la « doublure », Rebecca Van Cleave, choisie parmi un millier de candidates, elle a témoigné de la tension psychique qu’elle a subie.

Tournage doublure

Pourquoi cette scène nous est familière

Cette série nous plonge dans un monde antérieur à celui de la Transparence démocratique : la partout la domination, la hiérarchie, les secrets, la violence sadique sans limite. Un Ramsay (même Snow) fait ce qu’il veut sur son territoire ! Certes, certaines femmes, ou un nain, luttent pour revendiquer une forme de considération, mais c’est marginal, absolument sans écho dans les sociétés traversées. Aucune revendication d’ordre démocratique donc universel.

La rupture est totale avec cette autre marche, celle des fiertés des minorités sexuelles LGBT (Lesbiennes, Gays, Bi et Trans/exuelles-genres). Des corps nus dans la foule de ce type, c’est absolument inimaginable dans l’univers de GOT !

Pride_London2009
Gay Pride à Londres (2009)

Pourtant, cette scène de la « marche de la honte » nous est étrangement proche.

La psychanalyse a permis de réaliser que marcher nu dans la foule constitue une catégorie entière de motifs de rêve universelle, nous avons tous fait ce rêve d’être ainsi gênés en public. Plus encore, se dévoiler aux autres est un des fondements de notre pratique de l’extimité, cette ancienne intimité qu’il s’agit dorénavant de sortir de nous pour construire notre image en l’exposant, et interagir avec les autres (dans les réseaux sociaux, la parole professionnelle, les questionnements psychologiques et thérapeutiques, etc).

Pour ne prendre qu’un exemple précisément provoqué par notre série, avez-vous remarqué la vogue de vidéos filmant de face des spectateurs devant un épisode crucial de GOT ? Pas besoin de faire appel à des philosophes du visage pour comprendre que capturer ainsi les réactions intimes (peur, colère, surprise, tristesse…), involontaires, pour en faire une forme de spectacle à déverser dans le flot de YouTube relève tout simplement de l’idéal… pornographique.

http-:www.dailymotion.com:video:x2ub7ji

Si je lis bien à propos d’une compilation vidéo par exemple, il y a donc en ce jour plus de 600 000 personnes qui ont pris plaisir à ce jeu de miroir : regarder des inconnus qui regardent les images qui nous ont bouleversés quand on les a vues !

Et en fait, « marcher nu dans la foule », ça se fait aussi… littéralement (et pour « draguer » apparemment).

Comme des « marches de la honte », sous une forme contemporaine, amoindrie, mais assez précise.

On désignerait ainsi le moment où l’on doit sortir dans la rue en petite tenue après une nuit embarrassante. Alors ça sert pour des saynètes comiques d’un film assez amusant (Guillaume Galienne n’était pas encore une star dans La Jungle), c’est devenu le concept central d’un mauvais film, les temps forts de séries, le sujet d’une chanson.

Et même un genre de défi par vidéos d’internet.

WS Challenge

Pourquoi elle nous choque

Pourquoi cette scène de l’épisode 10 est-elle si traumatisante ? En matière de chocs, surprises, déchaînements de violence, GOT a déjà fait plus fort ! [vous vous rappelez : Say it. Say her name. Elia Martell. Oui, vous vous rappelez du moment !]

Je pense donc que la réponse est : parce que la « marche de la honte » de Cersei introduit dans la série une pratique que nous, spectateurs de 2015, nous reconnaissons en partie, en partie déformée, comme une manifestation de notre monde de la Transparence. Dans ce contexte, c’est très dérangeant, autant qu’une scène de torture ou de violence moyenâgeuse.

Pour prouver encore cela, je sortirais de l’horrible cagoule de l’Histoire deux moments de barbarie européenne visant les femmes. Ils ne suscitent aucun trouble comme celui de Cersei me semble-t-il… Ils sont horribles, sans aucun rapport, eux, (heureusement !) avec notre monde de la Transparence démocratique.

Une photographie de « femmes dans un camp de concentration » versée au procès de Nuremberg, dont l’interprétation historique est complexe, mais la monstruosité qu’elle révèle indiscutable.

Nuremberg:pièce
Frauen im Konzentrationslager

Une photographie de femmes tondues à la Libération à Bordeaux le 29 août 1944. On reconnaît la vengeance de la virilité bafouée, par la défaite, se rattrapant sur le corps des femmes, qui ont osé coucher avec l’ennemi.

Femmes tondues Bordeaux août 1944

Finalement, que nous apprend cette scène de la Transparence démocratique ?

Le principe général qui en découle

Pour Michel Foucault, quelque chose d’essentiel se joue lors de ces deux moments de la pénitence : pour faire reculer le mal, il a fallu exposer une vérité de soi. En reconnaissant publiquement son péché, on affiche une vérité de soi qui va ouvrir la porte au salut. Et bien, c’est la source du monde de la Transparence à venir :

il faut s’exposer pour dire le vrai, et lutter contre le mensonge et le secret

Qui se simplifie dans ce principe de base dont la généralité est maximale :

plus on montre, mieux c’est

 

Nous y reviendrons !

Toutes les images de GOT : copyright HBO.

 

Bonus : et la perp walk alors ?

Tout le monde connaît maintenant cette cruelle pratique américaine depuis un certain jour de mai 2011, peu glorieux pour notre pays. Elle consiste à exposer un suspect menotté, encadré par des policiers, aux yeux de tous. Dérive institutionnalisée par certains procureurs, ou tradition d’essence démocratique (on dévoile publiquement l’avancée d’une affaire, sans égard pour ceux dont la réputation élevée auraient plus à perdre) ? Le fait est que la dégradation publique bafoue la présomption d’innocence.

Cela n’existe pas (encore) en France, mais relève en tout point de la Transparence démocratique…

Et s’il n’y avait aucune logique structurée, comment comprendre qu’un tel abus soit si généralisé aux USA ?

Pensons à nos deux étapes de la pénitence, si profondément inscrites dans notre culture : elles sont ici simplement inversées !

L’aveu oral individuel donnait son sens à l’épreuve de mortification publique dans la pénitence. Et bien, par la perp walk, et sa brutale humiliation, ce n’est pas comme l’on pense habituellement que l’on a amadoué la résistance mentale du suspect (il peut au contraire en être révolté !) ni que l’on a manipulé l’opinion (effectivement influencée, mais elle ne fait quand même pas le jugement).

Je pense que la logique sous-jacente est chrétienne, quoique certainement inconsciente. Elle suggère au suspect de chercher à donner le seul sens positif possible à l’épreuve subie : y voir l’occasion de rémission de ses fautes. Et donc entrer dans l’esprit libérateur de l’aveu. Et vous le savez, l’aveu est passé dans l’univers moderne de la police, comme la meilleure preuve de la culpabilité d’un suspect. Un suspect qui avoue doit nécessairement être coupable…


 

Sur le blog très intéressant de Pierre Sérisier, j’ai commenté sa propre remarque sur la « marche de la honte » de Cersei, qui prouve, me semble-t-il, l’hypothèse proposée ici.