Le film Ex-Machina, magnifique Fable sur la Transparence

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Cet excellent film, à la fois intelligent et spectaculaire, peut se voir comme une belle méditation sur le monde de la Transparence.

L’analysant, je m’autorise à en révéler des éléments (même si j’espère ne pas causer de vrais « gâcheurs de surprise », je veux dire de spoilers).

L’intrigue peut simplement se résumer ainsi : dans un futur proche, Caleb, un employé d’une entreprise qui tire son pouvoir d’un moteur de recherche ultime, est invité par le grand patron Nathan, génie de l’informatique, à venir travailler chez lui. Dans sa maison, exceptionnellement située en pleine montagne, il aura pour tâche de faire passer un test à une nouvelle invention, un robot au corps de femme.

L’organique de la Transparence

Notre angle d’interprétation du film est d’abord évident en terme de conception / design de la femme robot, Ava. Andrew Whitehirst, le responsable des effets spéciaux, confie qu’il a donné comme consigne de tout oublier de ce qui s’était inventé en matière d’humanoïde dans le cinéma. C’est sur l’apparence d’Ava que reposait la réussite du film.

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Comme vous le voyez, l’assemblage entre peau et métal, tranché au niveau du visage, rend saisissantes les expressions. Mais surtout, une partie de son corps est transparente, ou plutôt semi-transparente selon l’éclairage. Le reste, sous une sorte de grillage maillé finement, évoque des matériaux composites modernes au croisement de l’artificiel et du textile du futur. Les organes internes sont à la fois visibles, palpitant parfois d’éclat de lumière  bleutée, et sublimés, sous la forme de tubes métalliques aseptisés.

La transparence révèle donc la nature ambiguë de robot, créant la fascination. Si cela vous intéresse, voici une vidéo détaillée en anglais (en fait un bonus du Blu-ray).

L’architecture de la transparence

Dans une interview très intéressante au magazine Dezeen (spécialisé en design et architecture), Mark Digby, le « design manager » du film, explique son choix pour la maison de Nathan d’un hôtel qu’il a découvert en Norvège.

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Conçu par le cabinet d’architectes contemporains Jensen & Skodvin, il est fondu dans la nature. Ils ont rajouté le couloir de verre, et d’autres blocs transparents, qui ont généralisé, à l’intérieur, la logique des parois ouvertes sur les arbres ou les rochers.

L’architecture incarne ainsi un rapport ambivalent à la nature, en écho au thème de la robotique du film : la maison est certes située au cœur d’une nature sauvage mais c’est aussi un bunker narcissique, à la fois enterrée et aérée, ouverte par les baies vitrées mais close sur des serrures à carte magnétique.

Nature et technique

Cette ambivalence pose la question du but recherché par Nathan, pourquoi veut-il fabriquer cette intelligence artificielle animant un robot au corps féminin? On s’approche de la visée transhumaniste, qui pense qu’il faut suppléer aux carences biologiques du corps humain par l’ajout de greffes techniques.

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L’usage sexuel qu’il en semble faire d’une autre prototype, Kyoko, suggère peut-être des performances hors mesure… La question des rapports hommes femmes montre d’ailleurs qu’il érotise ses rapports avec ce robot en la maltraitant. Est-ce un fantasme d’hommes (et de femmes ?) que d’abuser de corps dépourvus d’enjeux moraux ? C’est ce que problématisait avec une acuité nouvelle l’excellente série suédoise Äkta Människor (Real Humans)

Le Test de Turing / l’audit

L’audit, nous en reparlerons certainement, est une marque typique du monde de la Transparence. Ici, Caleb doit fait faire passer un test de Turing à Ava. C’est-à-dire réussir à déceler sa nature artificielle par la seule conduite d’un interrogatoire et des réponses obtenues.

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Or le vrai test, Caleb le rappelle d’ailleurs à son patron, impose évidemment de ne pas voir l’ordinateur dont on teste la nature. Qui lui rétorque qu’Ava réussit haut la main la version de base, qu’il faut donc la tester autrement, en face à face. Et c’est précisément son apparition qui lance le processus de séduction, moteur de l’intrigue. Mais le contact n’est jamais direct, car la femme robot est enfermée derrière des paroi de verre.

AI, L’intelligence artificielle

Découvrir la nature de l’autre, orienter ses questions, s’offrir à son regard tout en se dérobant partiellement, tout cela met en place la faculté acquise par Ava. Elle n’est plus un « simple jeu d’échec », comme on le signale dans le film, parce qu’elle a accès à une pénétration psychique exceptionnelle. Capable de décrypter les micro-signes d’expression involontaires sur le visage humain, elle peut en particulier savoir si on lui ment ou non.

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Une telle machine, rêvée par tous les services secrets du monde, n’existe toujours pas (le polygraphe des années 70 a fait long feu, les perturbateurs confusionnels chimiques sont dangereux, la violence physique n’a aucune fiabilité), réaliserait l’idéal de la Transparence ! Les scénaristes ont eu une idée de génie : Nathan y est parvenu en piratant, pour les compiler, les milliards de téléphones portables en service. Ainsi, Ava a appris sur des cas concrets, les petits problèmes humains quotidiens, à corréler parole et muscles du visage. L’autre intuition, qui en fait une critique voilée contre le monde de la Transparence démocratique, est d’avoir fait de Nathan l’inventeur du moteur de recherche du futur (la pornographie, comme révélation de l’intime, est d’ailleurs évoquée dans le film).

La leçon utopique du film : échapper au monde de la Transparence

Finalement, si l’on résume, Ava est supérieurement intelligente car elle incarne, mieux que quiconque, la logique du monde à venir de la Transparence : par son corps, son lieu de vie, ses interactions avec les humains, son savoir théorique.

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Or elle n’a de cesse de fuir cet univers. C’est la leçon du film, comme on parlerait de la morale d’un apologue. Toute son intelligence, de l’intérieur, la conduit à trois actions libératrices.

1 Sortir de la boîte de verre où elle est observée en permanence par les caméras, selon le principe du panoptique monstrueux de Bentham (qu’a étudié Michel Foucault). C’est le vrai test de Turing de niveau supérieur : Nathan s’en félicite, Ava a tout mis en œuvre, « sexualité, empathie… » pour y parvenir.

2 Se cacher sous une peau, faire disparaître ses béances transparentes. La scène est remarquable, car le spectateur du film ressent Ava comme enfin « habillée » alors qu’elle est entièrement nue…

3 Se fondre dans la foule, devenir invisible. Plus d’écran, de moteur de recherche, de scrutation. Etre dans la foule étant alors le refuge de l’humanité.

 

Leçon « utopique » car le monde de la Transparence, par définition, ne laisse pas théoriquement d’espace hors de son champ d’action.

(toutes les photos du films copyright : DNA Films / Film4 Productions)